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Christophe Fargier, PDG du Ninkasi

Christophe FARGIER,
Président du Groupe Ninkasi

Christophe Fargier a la trempe des chefs d’entreprise bâtissant avec aplomb leur citadelle mais il n’oublie rien de ce « premier échec » qui a eu le don de lui plomber les ailes : « Après le bac, je me suis retrouvé en Prépa HEC. J’ai arrêté au bout de trois mois et je l’ai vraiment mal vécu. J’avais honte d’abandonner, honte de baisser les bras ». Lui, le bon élève visant l’ascension sans renier ses racines populaires, lui l’aîné de sept enfants portant sur ses épaules les espoirs d’un avenir étincelant, lui qui, tout juste majeur, lorgnait déjà un quotidien rythmé par les prises de risque maîtrisées, lui enfin, qui refusera d’écouter ses proches – « tu ne peux pas passer une année à ne rien faire ! » –, et honorera son entêtement caractérisé en transformant ce faux départ en décollage précipité : « C’était clairement une fuite en avant ! Je suis parti sous le coup de l’émotion, sans avoir la moindre idée de ce que j’y trouverais ».

En dépliant ses valises à Portland, Christophe Fargier voit ses désillusions s’évanouir au contact d’une existence qui épouse toutes les formes possibles de liberté – « Découvrir ce nouveau monde était fou ». Imaginez un quotidien permettant les délires les plus appétissants à toute heure de la journée ! Visez aussi ces gamins de seize ans se déplaçant au volant de leur voiture, au gré de leurs caprices ! Et que dire de cet étudiant « trop cool », partageant son temps entre les affrontements virils du rugby et les virées enivrantes en moto ! Celui-là même qui prit Christophe « sous son aile » et lui montra l’optimisme que recelait l’American Way of Life. Voir son verre à moitié plein avant de servir à ras bord celui des autres, en somme : « Ma rencontre avec Kurt a été déterminante : c’est avec lui que j’ai découvert les brasseries locales et que j’ai cofondé le Ninkasi ». S’il ne revient pas de cette Amérique « cousu d’or et brodé d’argent » comme le veut Joe, c’est avec la confiance du ténor et l’audace du dirigeant que ce futur chef d’orchestre foule à nouveau le sol français. Prêt à marcher dans les pas de Lucien, dont la fibre entrepreneuriale s’était greffée à merveille à son statut de médecin : « Mon grand-père a créé une maternité, et, à l’époque, c’était très innovant car les femmes accouchaient encore à la maison. Il est mort avant que je monte le Ninkasi et je suis convaincu qu’un lien très fort existe entre lui et cette manière de mener ma vie professionnelle ». Sachant de qui tenir, Christophe reste rivé à son envie de conduire des projets tel l’impatient à sa montre : « Durant mes études de commerce à Saint-Étienne et à Lyon, je me suis impliqué dans tout ce que je pouvais : BDE, junior entreprise, événements sportifs. J’ai même créé un journal ! »

Cet inconditionnel du passage à l’acte – « À force d’avoir des amis musiciens, j’ai voulu me mettre à la guitare. Je ne suis pas très doué et je ne chante pas très bien mais j’ai persévéré et techniquement, je progressais. Il y a le rêve mais aussi l’action » – n’attendra donc pas pour développer en France une micro-brasserie où les flots de bières répondront au flow musical. À peine quittés les bancs de l’école, Kurt lui souffle à l’oreille le concept de brewpub, un mot qui scelle leurs promesses et déferre définitivement ses ambitions de faire : « On a discuté en septembre 95 ; deux ans plus tard on ouvrait ! Entre temps, je suis parti aux États-Unis pour apprendre le brassage tandis que Kurt se formait à la boulangerie ». Dans la tradition du rêve américain, le duo démarre le leur dans un garage, y installent un système de brassage et étoffent leurs recettes. L’enthousiasme incandescent des deux comparses se répand, gonfle les cœurs et enflamme les envies d’indéfectibles supporters : « Déjà, à Chicago, lorsque j’apprenais le métier de brasseur, j’avais pris une petite chambre d’hôtel et on était sept dedans ». Beaucoup d’autres se sont montrés prêts à suivre Christophe dans son nouveau saut : il y a les amis persévérants et le petit frère volontaire, il y a la maire d’arrondissement combative et les fraîchement diplômés dont l’ardeur est des plus compétitives, il y a Vincent, Cyril, Cécile et tous les autres. Enfin, il y a les parents, si confiants qu’ils se porteront cautions – « je voudrais à nouveau les remercier pour ce qu’ils ont fait ». La fine équipe s’engage dans la construction du projet avec une efficacité placée sous le signe de l’insouciance : « On a créé des lieux de brassage avant l’heure, pendant des soirées à la maison ! On avait déjà les trois ingrédients : des musiciens, des bières et des burgers. Le but était de tester le concept en prenant du bon temps ! » Et pour cela, eux ont l’art et la manière : Ninkasi tire son nom de cette déesse sumérienne, choisie pour éloigner élégamment du comptoir « le côté macho de la bière ». 

Vous l’aurez compris, Christophe n’a pas attendu l’issue d’une réunion de brand managers et de stratèges en marketing pour graver, dans l’ADN de son entreprise, des valeurs dont beaucoup se réclament aujourd’hui sans en faire la démonstration : « Quand je repense à la genèse du Ninkasi, je m’aperçois que tout ce que je voulais y mettre était déjà là : l’humanisme, l’authenticité et la culture. J’ai énormément de respect pour le milieu artistique et je suis convaincu que l’Art devrait être plus présent dans le système éducatif. Coralie, ma compagne, est une artiste, elle stimule la créativité de nos enfants en leur faisant reproduire des oeuvres connues. Cela participe à leur apprentissage, à leur épanouissement. Maintenant, les murs de notre maison sont couverts de dessins de nos enfants ! » Mais ces années sans profit ont aussi vu la création laborieuse du Kao et le départ brutal de Kurt, obligeant le PDG à sortir les rames quand les comptes sonnaient l’alarme, et à essuyer les larmes quand frappait le vague à l’âme : « Kurt n’était pas juste le cofondateur de la boîte. Ma vie personnelle et ma vie professionnelle sont étroitement liées alors, depuis, quand j’ai une baisse de régime, je préfère ne pas la cacher pour qu’on s’arrange et qu’on fasse avec ». Malgré les affres des affaires, rien ne saurait détourner de sa voie cet entrepreneur certain que l’inconfort, dans lequel le met parfois sa position, reste largement compensé par la joie de tenir le guidon – « Quand j’avais vingt-et-un ans, j’ai fait un stage dans une boîte de plâtrerie peinture. Le dirigeant se faisait balader par ses équipes, j’avais vraiment envie de l’aider et de prendre les manettes ! J’ai besoin d’être décisionnaire et j’aurais sans doute souffert d’être dans une entreprise qui m’empêche de mettre en place des choses ! » Alors Christophe persiste, et signe sans cesse avec de nouveaux collaborateurs, ayant toujours de la suite dans les idées pour célébrer la générosité de Ninkasi, celle qui, « comme la musique de Damon Albarn », demeure une éternelle initiatrice de liens entre les Hommes. Et si la divine n’a jamais joué les divas, c’est bien parce que cet engagement passionné a trouvé ses marques dans l’ombre de la discrétion et de la modestie. Au grand dam de sa femme photographe, Christophe a ainsi pris l’habitude d’esquiver le tumulte des flashs, préférant sans doute la quiétude d’une course à pied : « J’ai l’ambition de construire quelque chose de cohérent et de solide mais je déteste quand on parle de Ninkasi comme d’un empire ou d’une conquête. » Autrement dit : pas de chichi au Ninkasi !

S’il laisse volontiers le devant de la scène aux artistes qui l’ont « motivé à concevoir le Ninkasi », en coulisses, rien ne saurait échapper à l’exigence de sa baguette. Car ce « capitaliste socialement responsable », s’échinant à déconstruire le management par le haut, se réserve tout de même le droit de lancer ses fameux « SCUD » – comprenez, des rappels à l’ordre – dont la déflagration tonne comme une légende au sein de son équipe : « Je connais tout le monde et chacun sait que mon radar fonctionne très bien ! Je pense que notre façon de faire en interne est désormais éprouvée. Aux nouveaux, j’ai l’habitude de dire : garde ton style, mais imite nos gestes ». Pour autant, n’allez pas imaginer qu’au royaume du burger et de la bière il est coutume de s’endormir sur son trône : vingt ans après, l’engouement est loin d’être engourdi. En témoignent l’ouverture prochaine d’un restaurant en dehors des frontières françaises, et l’arrivée des premières bouteilles de whisky tout droit sorties d’une distillerie rutilante : « Je ne dors pas beaucoup, je suis comme les paysans : je vis avec le soleil ! Et comme je suis d’un enthousiasme débordant, j’ai souvent besoin que l’on me redescende sur Terre ». Un amour du risque résonnant comme un hommage à ses débuts, dont les souvenirs viennent régulièrement chatouiller sa nostalgie – « je ne suis pas quelqu’un qui garde, pas le grincheux criant que c’était mieux avant. J’aime conserver quelques marqueurs mais il ne m’en faut pas beaucoup. C’est l’idée d’écrire une page au présent qui me parle ». Christophe, qui a troqué l’intrépidité d’antan pour les responsabilités dantesques, a en revanche longtemps été taraudé par l’une des formules-chocs de son père – la première génération crée, la deuxième consolide et la troisième dilapide. Qu’il se rassure ! La réussite de Ninkasi et son mépris affiché pour l’inaction le consacre descendant d’une lignée sachant dénicher, dans l’effort, le plus appréciable des réconforts.